dimanche 23 octobre 2016

Notre-Dame de Cahuzaguet, une église pas vraiment comme les autres

Visite de l'église de Cahuzaguet à Saint-Grégoire
L'église de Cahuzaguet présente un aspect sobre et "militaire". Sur sa plate-forme, le bâtiment domine la rivière que les crues n'ont jamais touché et ouvre une route qui mène au plateau. Le talus semble le résultat d'un aménagement à une époque indéterminée.
La hauteur de l'édifice au sud est de sept mètres.
La petite église de Cahuzaguet sur la commune de Saint-Grégoire souffre d'un manque d'archives. Une bonne partie de celles-ci auraient été brûlées selon les propos de Francis Lacrampes (1). Avec sa haute stature, elle ne manque jamais d'étonner les promeneurs.

Jadis (2), elle fut le coeur d'une paroisse dont il reste encore quelques bâtiments pour la plupart à l'abandon. De cette paroisse témoigne assez bien le cadastre dit "napoléonien".

Connaître l'origine du bâtiment relève de la gageure. Mais permettons-nous quelques hypothèses sur sa genèse et son évolution au cours des siècles. 


Localisation de l'église et du village au début du XIXe siècle. Un détail : on remarquera que la route qui passe à présent contre le cimetière était un peu plus au nord. Source: Archives Départementale du Tarn (plan cadastral)
À l'abri des crues, elle est installée sur un palier aménagé en hauteur presque contre le versant. À peine laisse-t-elle passer le chemin qui monte à Saint-Grégoire par Lacalm et Castelrouge.

Des matériaux du cru

Elle présente un aspect austère et l'absence de revêtement à l'extérieur permet quelques observations. Elle est bâtie en moellons de schiste noir et gris mais aussi en rhyolite des alentours. Il y a très peu de galets de la rivière. Les moellons sont juste équarris allongés en lit pour s'approcher d'un appareil régulier. Ils révèlent des couleurs différentes selon la lumière du moment. Les joints sont incertains et comblés, il n'y a pas longtemps, par un liant épais.Très peu d'autres roches sont utilisées comme le grès ou le tuf, même pour les chaînages d'angle. Sauf exception (comme "bouches trous"), pas de brique non plus.

La simplicité prévaut

Orientée, c'est une nef unique. Donc sans transept. Tout en modestie, l'édifice s'ouvre actuellement par un porche au nord qui, comme souvent, ne révèle pas d'aspect très ancien. Le portail d'entrée a l'honneur de douze pierres de taille en grès. C'est une voûte en arc brisé peu harmonieuse à sa base qui ne révèle pas un côté roman.


Au sol, la probable table d'autel bien que rien ne puisse le confirmer. Le porche en tuile à l'imposante charpente ne revêt pas un caractère très ancien.
Bien que ce soit difficile à envisager, la tradition orale veut que l'on ait installé au sol la dalle de la table d'autel. Taillée d'un bloc dans un matériau difficile à définir, elle est polie par les piétinements. Très abimée, sans moulure, elle est percée d'une cuvette rectangulaire ou d'un trou (3).


À l'est, le chevet en hémicycle était percé de trois fenêtres comme c'est la tradition, dont deux en arc plein cintre. Une, la plus à l'est, fort modeste est bouchée par des briques. Parce qu'elle n'a pas été retouchée, elle est de facture plus ancienne que les deux autre sur les côtés, surtout au sud, où elle a été agrandie. Deux contreforts épaulent le mur du chevet sans décor.


Vue du chevet en hémicycle typiquement roman avec visiblement des campagnes de réhaussement. Trois fenêtres comme il fréquent.

Une étroite fenêtre obturée avec des briques éclairait le chevet. On remarque le linteau monolithique qui existe au-dessus et qui a été entaillé dans l’axe de la fenêtre pour donner (un peu) plus de lumière. "
Au sud, donnant sur le Tarn, le mur gouttereau, tenu par un solide contrefort, est percé de  deux fenêtres très hautes, plein cintre. Chacune d'elles est surmontée d'un linteau monolithe. Elles éclairent actuellement le haut de l'édifice au niveau de la tribune. De l'intérieur, les embrasures montrent qu'elles sont de conception romane.

Les deux étroites fenêtres méridionale, sur le haut,  pour éclairer le bâtiment. Elles n'ont jamais été des meurtrières, comme on peut le lire ici ou là. Une génoise couronne le bâtiment. Depuis quand ?
Une porte à arc plein cintre ouvrait plein sud le mur gouttereau. Elle est aujourd'hui obturée.
Le pignon, à l'ouest, comporte une petite porte très semblable à la première. 

 
Petite porte obturée du mur gouttereau sud. Elle pose question quant au cheminement aux époques anciennes

Domine de quelques mètres un clocher doté d'une fenêtre étroite à l'ouest et d'une fenêtre plus large au nord vers la montagne. La visite de l'intérieur de ce clocher montre une étape de construction à part.

Le toit est actuellement couvert de lauzes d'époques différentes. Elles sont plus récentes au-dessus de la nef, plus anciennes sur le chevet.

Visite intérieure

Un enduit blanc à la chaux recouvre les murs. Aussi, est-il difficile d'observer le cas échéant des étapes de construction. 

L'intérieur se résume à une nef charpentée et une voûte en cul-de-four qui couvre l'abside au chevet. Dimension de la nef : 7, 40 m de long pour 4, 50 m de large. Enfin, une tribune en bois couvre la partie ouest.

L'aspect remarquable car typique du roman méridional primitif tient en ces voûtes outrepassées. Pour dire plus simplement, l'arc qui ouvre l'abside est en forme de fer à cheval (4)Cet aspect tient à une maîtrise imparfaite de la technique de construction des voûtes. 

À noter que c'est aussi vrai pour le plan même du chevet. Tout porte à le croire mais sans relevé planimétrique, il est difficile de le démontrer.

Il n'est pas impossible d'envisager que cette église ait été construite en deux temps, comme on peut le constater sur la photo ci-dessous. D'abord, le chevet, vers la fin du Xe siècle,  où l'arc repose sur des tailloirs différents de ceux qui supportent l'arc faisant la jonction avec la nef, construite dans un second temps dans le courant ou à la fin du XIe siècle. Il ne faut pas perdre du vue que les moyens n'étaient pas ceux d'aujourd'hui et, à l'origine, que nous soyons en présence d'un oratoire, bien souvent privé, qui deviendra église paroissiale sous la pression du pouvoir diocésain. À cette hypothèse de deux étapes de construction s'ajoutent les dimensions des fenêtres: extrêmement étroites au chevet, beaucoup plus larges dans la nef, donc plus récentes. De plus, la titulaire mariale est aussi un gage d'ancienneté.

Schéma d'une voûte outrepassée




Vue de la tribune, la voûte à arc plein cintre resserrée vers la bas est dite "outrepassée"à la jonction de la nef et du chevet.

La visite risquée (5) de la tribune et de la charpente qui protège la cloche n'apporte pas d'élément particulier d'interprétation. Il ne semble pas que la nef de l'église ait subi un exhaussement à une époque comme maintes églises de la région (6).

La nef semble avoir été construite sur 7 m de hauteur lors du projet initial. Seul le clocher fut ajouté après.

Vue de la tribune. Il est dangereux de prendre les escaliers pour accéder à la toiture. Les charpentes sont à restaurer.
L'intérieur est aménagé sans aucun souci de mise en valeur patrimonial, c'est bien le moins que l'on puisse écrire (carreaux en ciment bas de gamme au sol, table d'autel en mélaminé).

L'église de Cahuzaguet a été habillée maintes et maintes fois et les décors n'ont pas grand chose à voir avec le roman. Elle est dépourvue de sculptures post XIXe siècle à deux exceptions prés: un bénitier hexagonal inscrit qui remonterait au XVe siècle et une Vierge sculptée du XVIIe siècle dite "Statue de Notre Dame des Anges".










 
Le bénitier en grès encastré dans le mur présente deux visages tournées vers l'extérieur. Celui d'une femme avec coiffe passablement effacé  et d'un homme à bonnet. A noter que les photos de Bernard sont remarquables.


Un tableau installé au sud réserve une bien belle surprise. Il s'agit  d'une toile du milieu du XVIIe siècle montrant un calvaire réunissant le Christ, la Vierge et saint Jean. L'œuvre est signé Louis Bourdelet. Elle était destinée aux consuls d'Albi. En bas de l'œuvre, on voit peinte la partie ouest de la ville avec la cathédrale au XVIIe siècle.


À gauche, le cartouche des armoiries d'Albi; à droite, quelques éléments caractéristiques de la ville. Certains ont disparu comme l'enceinte ou l'église Sainte Martiane.


On remarquera à l'occasion que le rempart version XVIIe est sans machicoulis, ni meurtrières. Pas de créneaux, ni de merlons.
Un cartouche présente les armoiries de la ville avec la crosse de l'archevêque.

En guise de conclusion

Le titulaire, le chevet en hémicycle, le plan à nef unique, un voûtement réservé au choeur, des fenêtres à embrasement simple, des linteaux monolythes à l'extérieur, l'arc outrepassé  du chevet font de cette église rurale peut être du tout début XIe (voir même avant pour une partie) un témoin unique d'un mélange d'influence entre le Rouergue roman et les formes méditerranéennes.

Puisse nos observations servir un jour de bases à des investigations plus poussées. Cette église le mérite. Un plan reste à dresser notamment pour les arcs et des travaux de réaménagement à mener. Une extrême attention doit être portée sur le cimetière qui peut révéler des sarcophages.

Remerciements à Francis Lacrampes pour sa disponibilité et sa confiance lors de nos visites.

Notes

(1) - Plus de registre paroissial. Reste à éplucher d'autres documents plus généraux sur Saint-Grégoire où des mentions peuvent apparaître. Il y "aurait" des archives à Montpellier. Une mention est faite du lieu au XVe siècle. Pour l'anecdote, une légende veut que du vin de Saint-Grégoire fut offert au Camp du Drap d'or quand François premier rencontra Henry VIII, roi d'Angleterre en 1520. C'était vers Calais.

(2) - Jusqu'à la Révolution au moins. 

(3 - Cette dalle peut tout aussi bien - de part sa taille -  être une pierre tombale.

(4) - Marc nous précise que dans cette lignée bien qu'un peu différent, il exista très tôt un art mozarabe caractéristique par la forme de ses voûtes.
Voici deux jalon de l’art mozarabe en France. Le plus au nord, celui de Saint-Julien de Brioude en Haute-Loire, que j’ai visité il y a une quarantaine d’années et toujours pareil, daté des XI-XIIe siècles.
Puis la chapelle de Saint-Michel de Sournia, en 66, du Xe siècle. Elle est en pleine nature et partiellement ruinée. Elle a été bien restaurée à ce que je vois sur les photos depuis ma visite il y a bien 40 ans aussi.


(5) - Le bois est vermoulu.

(6) -  Il n'est pas impossible qu'elle fut intégrée à un fort villageois dont Cédrice Trouche-Marty a dressé un inventaire mais son aspect fortifié semble bien antérieur encore. Peut être dés sa conception.

Bibliographie sommaire

Marcel Durliat, Haut Languedoc roman, Zodiaque, 1978
Victor Allègre, L'art roman dans la région albigeoise, Albi, 1943
Geneviève Durand, Les églises rurales du premier âge roman dans le Rouergue méridional, Archéologie du Midi médiéval, Vol. 7, 1989
Jean-Claude Fau, Rouergue roman, Zodiaque, 1990

Le tabernacle en bois orné et le plat à quêter avec des inscriptions ont disparus. 




 
 
 


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